Élément de la chronique
Éric Lesné le 30 novembre 2008

 Claude Levi-Strauss a cent ans, ça devait arriver à force. Et cela s’entend. L’empressement à lui fêter son anniversaire, à lui souffler les bougies comme s’il avait trois ans laisse filtrer comme des préparatifs d’oraison funèbre. On était prêt à tout éventualité, les dossiers regorgeaient de minutes de sa vie qui n’attendaient à qu’à enrichir nos heures de distractions somptuaires. Un film serait en préparation qu’on n’en serait pas étonné, narrant les tribulations de celui qui haïssait les voyages et les explorateurs. Certain l’appelle lieu de mémoire, c’est tout dire ; d’autre le dernier des géants, ça se précise. Et le voilà enterré de son vivant, la bière lui collant à la peau. Fêter la vie de celui qui doit mourir, à peu de chose près, c’est comme déplorer la mort annoncée de celui qui vit. Et si cette fine et banale mécanique se déréglait dans l’abus et qu’on se mît insensiblement à fêter la mort et déplorer la vie ?

 L’hommage à Claude Levi-Strauss, c’est bien plus qu’une habitude pâtissière ou le relevé d’un concours de centenaires qui nous apprend qu’il est le premier académicien de l’histoire à passer le cap des trois chiffres, et voilà qui met pour la gloire la barre encore plus haut. À vos rallonges, mesdames et messieurs les prétendants. Plus encore que ces peccadilles, c’est l’enterrement de toute une vie intellectuelle à laquelle on a résolument tourné le dos. Une fête, puisque les années le crient et fixent nos agendas en dates estampées dans les têtes, une fête toutefois penaude, laborieuse et mélancolique, une fête récapitulatrice, une fête puisqu’il en faut. Renouvellement des pignons sur rue où tout doit disparaître pour laisser place à la téléphonie. D’ailleurs, entre-temps, la société familière qui produisait à foison des ethnologues et des aéronautes est devenue étrangère à elle-même, et l’on y attend encore clandestinement la grande pointure intellectuelle qui viendra du dehors étudier les mœurs étranges de l’ici-même avec un regard aussi délicat et raffiné, aussi sensible que celui de Claude Levi-Strauss, un vrai souci d’observateur conscient d’un point de vue. Encore faudrait-il qu’un dehors existât. Que font à cette heure les Nambikwara ?

le 18 05 2011 à 01:02, CDhRkdMwimS Elyza a écrit :

What a joy to find such clear tihknnig. Thanks for posting!

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